La pucelle d'Orléans - LIVRE 11
sortie du chateau de Cutendre. Combat
de la pucelle et de Jean Chandos : étrange
loi du combat à laquelle la pucelle
est soumise ; vision, miracle qui sauve
l' honneur de Jeanne.
en accourant la fiére Jeanne D' Arc
d' une lucarne aperçut dans le parc
cent palefrois, une brillante troupe
de chevaliers portant dames en croupe,
et d' écuyers qui tenaient dans leurs mains
tout l' attirail des combats inhumains ;
cent boucliers où des nuits la courière
reflêchissait sa tremblante lumière,
cent casques d' or d' aigrettes ombragés,
et les longs bois d' un fer pointu chargés ;
et des rubans dont les touffes dorées
pendaient au bout des lances acérées.
Voyant cela Jeanne crut fermement
que les anglais avaient surpris Cutendre ;
mais Jeanne D' Arc se trompa lourdement.
En fait de guerre on peut bien se méprendre
ainsi qu' ailleurs : mal voir et mal entendre
de l' héroïne était souvent le cas.
Et saint Denis ne l' en corrigea pas.
Ce n' était point des enfans d' Angleterre
qui de Cutendre avaient surpris la terre,
c' était Dunois de Milan revenu,
le grand Dunois à Jeanne si connu,
qui ramenait la belle Dorothée.
Elle était d' aise et d' amour transportée ;
elle en avait sujet assurément :
car auprès d' elle était son cher amant.
Ce cher amant, ce tendre la Trimouille
pour qui son oeuil de pleurs souvent se mouille,
l' ayant cherchée à travers cent combats
l' avait trouvée et ne la quittait pas.
En nombre pair cette troupe dorée
dans le chateau la nuit était entrée.
Jeanne y vola : le bon roi qui la vit
crut qu' elle allait combattre, et la suivit,
et dans l' erreur qui trompait son courage,
il laisse encor Agnès avec son page.
ô page heureux, et plus heureux cent fois
que le plus grand le plus chrêtien des rois,
que de bon coeur alors tu rendis grace
au benoit saint donc tu tenais la place !
Il te fallut r' habiller promptement.
Tu rajustas ta trousse diaprée.
Agnès t' aidait d' une main timorée
qui s' égarait et se trompait souvent.
Que de baisers sur sa bouche de rose
elle reçut en r' habillant Monrose,
que son bel oeuil le voyant rajusté,
semblait encor chercher la volupté !
Monrose au parc descendit sans rien dire.
Le confesseur tout saintement soupire
voyant passer ce beau jeune garçon,
qui lui donnait de la distraction.
La douce Agnès composâ son visage,
ses yeux, son air, son maintien, son langage,
auprès du roi Bonifoux se rendit,
le consola, le rassura, lui dit
que dans la niche un envoyé céleste
était d' enhaut venu pour annoncer
que des anglais la puissance funeste,
touchait au terme, et que tout doit passer ;
que le roi Charle obtiendrait la victoire.
Charle le crut, car il aimait à croire.
Le fière Jeanne appuya ce discours.
Du ciel, dit elle, acceptons le secours.
Venez, grand prince, et rejoignons l' armée,
de vôtre absence à bon droit alarmée.
Sans balancer la Trimouille et Dunois
de cet avis furent à haute voix.
Par ces héros la belle Dorothée
honnêtement au roi fut présentée.
Agnès la baise, et le noble escadron
sortit enfin du logis du baron.
Le juste ciel aime souvent à rire
des passions du sublunaire empire.
Il regardait cheminer dans les champs
cet escadron de héros et d' amants.
Le roi de France allait près de sa belle
qui s' efforçant d' être toûjours fidelle,
sur son cheval la main lui présentait,
serrait la sienne, exhalait sa tendresse ;
et cependant ô comble de faiblesse !
De tems en tems le beau page lorgnait.
Le confesseur psalmodiant suivait,
des voyageurs récitait la prière,
s' interrompait en voyant tant d' attraits,
et regardait avec des yeux distraits
le roi, le page, Agnès, et son bréviaire.
Tout brillant d' or, et le coeur plein d' amour
ce la Trimouille ornement de la cour
caracollait auprès de Dorothée
yvre de joye et d' amour transportée,
qui le nommait son cher libérateur,
son cher amant, l' idole de son coeur.
Jeanne auprès d' eux, ce fier soutien du trône,
portant corset et jupon d' amazone,
le chef orné d' un petit chapeau vert,
enrichi d' or et de plumes couvert,
sur son fier âne étalait ses gros charmes,
parlait au roi, courait, allait le pas,
se rengorgeait, et soupirait tout bas
pour le Dunois compagnon de ses armes ;
car elle avait toûjours le coeur ému
se souvenant de l' avoir vû tout nû.
Bonneau portant barbe de patriarche
suant, soufflant, Bonneau fermait la marche.
ô d' un grand roi serviteur prétieux !
Il pense à tout ; il a soin de conduire
deux gros mulets tous chargés de vin vieux,
longs saucissons, pâtés délicieux,
jambons, poulets ou cuits ou prêts à cuire.
On avançait : alors que Jean Chandos
cherchant partout son Agnès et son page,
au coin d' un bois, près d' un certain passage,
le fer en main rencontra nos héros.
Chandos avait une suite assez belle
de fiers bretons, pareille en nombre à celle
qui suit les pas du monarque amoureux.
Mais elle était d' espèce différente :
on n' y voyait ni têtons ni beaux yeux.
Oh, oh, dit-il d' une voix menaçante,
galants français objets de mon couroux
vous aurez donc trois filles avec vous,
et moi Chandos je n' en aurai pas une ?
çà, combattons : je veux que la fortune
décide ici qui sait le mieux de nous
mettre à plaisir ses ennemis dessous,
frapper d' estoc et pointer de sa lance.
Que de vous tous le plus ferme s' avance ;
qu' on entre en lice ; et celui qui vaincra
l' une des trois à son aise tiendra.
Le roi piqué de cette offre cinique
veut l' en punir, s' avance, prend sa pique.
Dunois lui dit : ah laissez-moi seigneur
vanger mon prince et des dames l' honneur.
Il dit et court : la Trimouille l' arrête ;
chacun prétend à l' honneur de la fête.
L' ami Bonneau toûjours de bon accord
leur proposa de s' en remettre au sort.
Car c' est ainsi que les guerriers antiques,
en ont usé dans les tems héroïques :
même aujourd' hui dans quelques républiques
plus d' un emploi, plus d' un rang glorieux,
se tire aux dez, et tout en va bien mieux,
le gros Bonneau tient le cornet, soupire,
craint pour son roi, prend les dez, roule, tire.
Denis du haut du célèbre rempart
voyant le tout d' un paternel regard,
et contemplant la pucelle et son âne
il conduisait ce qu' on nomme hazard.
Il fut heureux, le sort échut à Jeanne.
Jeanne, c' était pour vous faire oublier
l' infame jeu de ce grand cordelier
qui ci-devant avait rafflé vos charmes.
Jeanne à l' instant court au roi, court aux armes,
modestement va derrière un buisson
se délasser, détacher son jupon,
et revêtir son armure sacrée,
qu' un écuyer tient déja préparée.
Puis à cheval elle monte en couroux,
branlant sa lance et serrant les genoux.
Elle invoquait les onze mille belles,
du pucelage héroïnes fidèles ;
pour Jean Chandos, cet indigne chrêtien
dans les combats n' invoquait jamais rien.
Jean contre Jeanne avec fureur avance,
des deux côtez égale est la vaillance,
âne et cheval bardés, coëffés de fer
sous l' éperon partent comme un éclair,
vont se heurter, et de leur tête dure
front contre front fracassent leur armure ;
la flamme en sort, et le sang du coursier
teint les éclats du voltigeant acier.
Du choc affreux les échos rétentissent,
des deux coursiers les huit pieds réjaillissent,
et les guerriers du coup désarçonnez
tombent chacun sur la croupe étonnez.
Ainsi qu' on voit deux boules suspenduës
aux bouts égaux de deux cordes tenduës
dans une courbe au même instant partir,
hater leur cours, se heurter, s' aplatir,
et remonter sous le choc qui les presse
multipliant leur poids par leur vitesse.
Chaque parti crut morts les deux coursiers,
et tressaillit pour les deux chevaliers.
Or des français la championne auguste
n' avait la chair ni ferme ni robuste,
les os si durs, les membres si dispos,
si musculeux, que le fier Jean Chandos.
Son équilibre ayant dans cette rixe
abandonné sa ligne et son point fixe,
son quadrupêde un haut le corps lui fit,
qui dans le pré Jeanne d' Arc étendit
sur son beau dos, sur sa cuisse gentille
et comme il faut que tombe toute fille.
Chandos pensait qu' en ce grand désaroi
il avait mis ou Dunois ou le roi.
Il veut soudain contempler sa conquête.
Le casque ôté, Chandos voit une tête
où languissaient deux grands yeux noirs et longs.
De la cuirasse il défait les cordons.
Il voit ô ciel, ô plaisir, ô merveille
deux gros têtons de figure pareille,
unis, polis, séparés, demi ronds
et surmontés de deux petits boutons
qu' en sa naissance à la rose vermeille.
On tient qu' alors en élevant la voix
il bénit Dieu pour la première fois.
Elle est à moi la pucelle de France
s' écria-t-il, contentons ma vangeance.
J' ai grace au ciel doublement mérité
de mettre à bas cette fiére beauté.
Que saint Denis me regarde et m' accuse ;
Mars et l' amour sont mes droits, et j' en use.
Son écuyer disait, poussez mylord ;
du trône anglais affermissez le sort.
Frère Lourdis envain nous décourage ;
il jure en vain que ce saint pucelage
est des troyens le grand palladium,
le bouclier sacré du latium ;
de la victoire il est dit-il, le gage ;
c' est l' oriflamme : il faut vous en saisir.
Ouï, dit Chandos et j' aurai pour partage
les plus grands biens, la gloire et le plaisir.
Jeanne pamée écoutait ce langage
avec horreur ; et faisait mille voeux
à saint Denis ne pouvant faire mieux.
Le grand Dunois d' un courage hêroïque
veut empêcher le triomphe impudique.
Mais comment faire ? Il faut dans tout état
qu' on le soumette à la loi du combat.
Les fers en l' air et la tête panchée,
l' oreille basse et du choc écorchée
languissamment le céleste baudet
d' un oeuil confus Jean Chandos regardait.
Il nourrissait dès longtems dans son ame
pour la pucelle une discrette flâme,
des sentiments nobles et délicats
très peu connus des ânes d' ici bas,
le confesseur du bon monarque Charle
tremble en sa chair alors que Chandos parle.
Il craint surtout que son cher pénitent
pour soutenir la gloire de la France,
qu' on avilit avec tant d' impudence,
à son Agnès n' en veuille faire autant !
Et que la chose encor soit imitée
par la Trimouille et par sa Dorothée,
au pied d' un chêne il entre en oraison
et fait tout bas sa méditation
sur les effets, la cause, la nature
du doux pêché qu' aucuns nomment luxure.
En méditant avec attention
le benoit moine eut une vision,
assez semblable au prophétique songe
de ce Jacob, heureux par un mensonge,
pate pelu dont l' esprit lucratif
avait vendu ses lentilles en juif.
Ce vieux Jacob ô sublime mistère !
Devers l' Euphrate une nuit aperçut
mille belliers qui grimpèrent en rut
sur les brebis qui les laissèrent faire.
Le moine vit de plus plaisants objets,
il vit courir à la même avanture
tous les héros de la race future.
Il observait les différents attraits,
de ces beautés qui dans leur douce guerre
donnent des fers aux maîtres de la terre.
Chacune était auprès de son héros.
Et l' enchainait des chaines de Paphos.
Tels au retour de Flore, et du Zéphire,
quand le printems reprend son doux empire
tous ces oiseaux peints de mille couleurs
par leurs amours agitent les feuillages :
les papillons se baisent sur les fleurs,
et les lions courent sous les ombrages
à leurs moitiés qui ne sont plus sauvages.
C' est-là qu' il vit le beau François Premier
ce brave roi, ce loyal chevalier
avec étampe, heureusement oublie
les autres fers qu' il reçut à Pavie.
Là Charle-Quint joint le mirthe au laurier,
sert à la fois la flamande et la maure.
Quels rois ô ciel ! L' un à ce beau métier
gagne la goutte, et l' autre pis encore.
Près de Diane on voit danser les ris,
aux mouvements que l' amour lui fait faire
quand dans ses bras tendrement elle serre
en se pamant le second des Henris.
De Charle Neuf le successeur volage,
quitte en riant sa Cloris pour un page,
sans s' allarmer des troubles de Paris.
Mais quels combats le jacobin vit rendre
par Borgia le sixiéme Alexandre !
En cent tableaux il est représenté.
Là sans thiare et d' amour transporté
avec Vanose il se fait sa famille.
Un peu plus bas on voit sa sainteté
qui s' attendrit pour Lucréce sa fille.
ô Léon Dix, ô sublime Paul Trois !
à ce beau jeu vous passiez tous les rois,
mais vous cédez à mon grand béarnois,
à ce vainqueur de la ligue rebelle,
à mon héros plus connu mille fois
par les plaisirs que gouta Gabrielle,
que par vingt ans de travaux et d' exploits.
Bientôt on voit le plus beau des spectacles,
ce siécle heureux, ce siécle des miracles,
ce grand Louis, cette superbe cour
où tous les arts sont instruits par l' amour.
L' amour bâtit le superbe Versailles,
l' amour aux yeux des peuples éblouïs,
d' un lit de fleurs fait un trône à Louis,
malgré les cris du fier dieu des batailles :
l' amour améne au plus beau des humains
de cette cour les rivales charmantes,
toutes en feu, toutes impatientes,
de Mazarin la nièce aux yeux divins,
la généreuse et tendre la Valière,
la Montespan plus ardente et plus fiére.
L' une se livre au moment de jouïr,
et l' autre attend le moment du plaisir.
Voici le tems de l' aimable régence,
tems fortuné, marqué par la licence,
où la folie agitant son grelot
d' un pied léger parcourt toute la France,
où nul mortel ne daigne être dévot,
où l' on fait tout excepté pénitence.
Le bon régent de son palais royal
des voluptés donne à tous le signal.
Vous répondez à ce signal aimable,
jeune Daphné, bel astre de la cour,
vous répondez du sein du Luxembourg,
vous que Bacchus et le dieu de la table
ménent au lit, escortez par l' amour,
mais je m' arrête, et de ce dernier âge
je n' ose en vers tracer la vive image.
Trop de péril suit ce charme flatteur.
Le tems présent est l' arche du seigneur,
qui la touchait d' une main trop hardie
puni du ciel tombait en létargie.
Je me tairai ; mais si j' osais pourtant
ô des beautés aujourd' hui la plus belle,
ô tendre objet, noble, simple, touchant
et plus qu' Agnès, généreuse et fidelle
si j' osais mettre à vos genoux charnus
ce grain d' encens que l' on doit à Vénus !
Si de l' amour je déploiais les armes,
si je chantais ce tendre et doux lien,
si je disais... non, je ne dirai rien,
je serais trop au dessous de vos charmes.
Dans son extase enfin le moine noir
vit à plaisir ce que je n' ose voir.
D' un oeuil avide et toûjours trés-modeste,
il contemplait le spectacle céleste.
De ces beautés de ces nobles amants,
de ces plaisirs deffendus et charmants.
Hélas, dit-il, si les grands de la terre
font deux à deux cette éternelle guerre ;
si l' univers doit en passer par-là,
dois-je gémir que Jean Chandos se mette
à deux genoux auprès de sa brunette,
du seigneur Dieu la volonté soit faite.
Amen, amen, dit-il, et se pâma,
croyant jouïr de tout ce qu' il voit-là.
Mais saint Denis était loin de permettre
qu' aux yeux du ciel Jean Chandos allât mettre
et la pucelle et la France aux abois.
Ami lecteur vous avez quelquefois
oüi conter qu' on nuait l' éguillette.
C' est une étrange et terrible recette ;
et dont un saint ne doit jamais user,
que quand d' une autre il ne peut s' aviser.
D' un pauvre amant le feu se tourne en glace,
vif et perclus sans rien faire il se lasse ;
dans ses efforts étonné de languir
et consumé sur le bord du plaisir.
Telle une fleur des feux du jour séchée
la tête basse, et la tige panchée,
demande en vain les humides vapeurs
qui lui rendaient la vie et les couleurs.
Voila comment le bon Denis arrête
le fier anglais dans ses droits de conquête.
Jeanne échapant à son vainqueur confus,
reprend ses sens quand il les a perdus,
puis d' une voix imposante et terrible
elle lui dit tu n' ès pas invincible.
Tu vois qu' ici dans le plus grand combat
Dieu t' abandonne et ton cheval s' abat.
Dans l' autre un jour je vangerai la France.
Denis le veut et j' en ai l' assurance ;
et je te donne avec tes combattans
un rendez-vous sous les murs d' Orléans.
Le fier Chandos lui repartit ; ma belle
vous m' y verrez pucelle ou non pucelle :
j' aurai pour moi saint George le très-fort,
et je promets de réparer mon tort.