La pucelle d'Orléans - LIVRE 13
grand repas à l' hotel de ville d' Orléans
suivi d' un assaut général. Charles attaque
les anglais. Ce qui arrive à la belle
Agnès, et à ses compagnons de voyage.
j' aurais voulu dans cette belle histoire
écrite en or au temple de mémoire,
ne présenter que des faits éclatans,
et couronner mon roi dans Orléans
par la pucelle, et l' amour, et la gloire.
Il est bien dur d' avoir perdu mon temps
à vous parler de Cutendre, et d' un page,
de Grisbourdon, de sa lubrique rage,
d' un muletier et de tant d' accidents
qui font grand tort au fil de mon ouvrage.
Mais vous savez que ces événements
furent écrits autrefois par un sage ;
je le copie et n' ai rien inventé ;
dans ces détails si mon lecteur s' enfonce,
si quelquefois sa dure gravité
juge mon sage avec séverité,
à certains traits si le sourcil lui fronce,
il peut, s' il veut, passer sa pierre ponce
sur la moitié de ce livre enchanté ;
mais qu' il respecte au moins la vérité.
ô vérité vierge pure et sacrée,
quand seras-tu dignement révérée ?
Divinité qui seule nous instruits,
pourquoi mets tu ton palais dans un puits ?
Du fond du puits quand seras-tu tirée ?
Quand verrons-nous nos doctes écrivains
exempts de fiel, libres de flatterie
fidélement nous aprendre la vie,
les grands exploits de nos beaux paladins ?
Oh qu' Arioste étala de prudence
quand il cita l' archevêque Turpin !
Ce témoignage à son livre divin
de tout lecteur attire la croyance !
Tout inquiet encor de son destin
vers Orléans Charle était en chemin,
environné de sa troupe dorée,
et demandant à Dunois des conseils
ainsi que font tous les rois ses pareils,
dans le malheur dociles et traitables,
dans la fortune un peu moins praticables.
Charle croyait qu' Agnès et Bonifoux
suivaient de loin. Plein d' un espoir si doux
l' amant royal souvent tourne la tête
pour voir Agnès, et regarde, et s' arrête ;
et quand Dunois préparant ses succès
nomme Orléans le roi lui nomme Agnès .
L' heureux bâtard dont l' active prudence
ne s' occupait que du bien de la France,
le jour baissant découvre un petit fort
que négligeait le fier duc de Betfort.
Ce fort touchait à la ville investie :
Dunois le prend, le roi s' y fortifie.
Des assiégeans c' étaient les magazins.
Le dieu sanglant qui donne la victoire,
le dieu jouflu qui préside aux festins,
d' emplir ces lieux se disputaient la gloire
l' un de canons, et l' autre de bons vins :
tout l' appareil de la guerre effroyable,
tous les apprêts des plaisirs de la table
se rencontraient dans ce petit château ;
quels vrais succès pour Dunois et Bonneau !
Tout Orléans à ces grandes nouvelles
rendit à Dieu des graces solemnelles.
Un te deum en faux bourdon chanté
devant les clefs de la noble cité
un long dinér où le juge et le maire ;
chanoine, évêque, et guerrier invité
le verre en main tombèrent tous par terre,
un feu sur l' eau dont les brillants éclairs
dans la nuit sombre illuminent les airs,
les cris du peuple et le canon qui gronde
avec fracas annoncèrent au monde
que le roi Charle à ses sujets rendu
va retrouver tout ce qu' il a perdu.
Ces chants de gloire et ces bruits d' allegresse
furent suivis par des cris de détresse.
On n' entend plus que le nom de Betfort,
alerte, aux murs, à la brêche, à la mort.
L' anglais usait de ces moments propices
où nos bourgeois en vuidant les flaccons
louaient leur prince, et dansaient aux chansons.
Sous une porte on plaça deux saucisses,
non de boudin, non telles que Bonneau
en inventa pour un ragoût nouveau :
mais saucissons dont la poudre fatale
se dilatant, s' enflant avec éclair
renverse tout, confond la terre et l' air,
machine affreuse, homicide, infernale
qui contenait dans son ventre de fer
ce feu pétri des mains de Lucifer.
Par une mêche artistement posée
en un moment la miniére embrasée,
s' étend, s' élève, et porte à mille pas
bois, gonds, battants et serrure en éclats.
Le grand Talbot entre et se précipite
fureur, succès, gloire, amour, tout l' excite.
Depuis longtems il brulait en secret
pour la moitié du président Louvet.
Ce beau breton cet enfant de la guerre
conduit sous lui les braves d' Angleterre.
Allons, dit-il, genereux conquerants,
portons partout et le fer et les flammes,
buvons le vin des poltrons d' Orléans,
prenons leur or, baisons toutes leurs femmes.
Jamais César dont les traits éloquents
portaient l' audace et l' honneur dans les ames
ne parla mieux à ses fiers combattans.
Sur ce terrain que la porte enflammée
couvre en sautant d' une épaisse fumée,
est un rempart que la Hire et Poton
ont élevé de pierre et de gazon.
Un parapet garni d' artillerie,
peut repousser la premiére furie,
les premiers coups du terrible Betfort.
Poton, la Hire y paraissent d' abord.
Un peuple entier derrière eux s' évertuë,
le canon gronde, et l' horrible mot tuë
est repeté quand les bouches d' enfer
sont en silence et ne troublent plus l' air.
Vers le rempart les échelles dressées
portent déja cent cohortes pressées.
Et le soldat le pié sur l' echelon,
le fer en main pousse son compagnon.
Dans ce péril, ni Poton ni la Hire
n' ont oublié leur esprit qu' on admire.
Avec prudence ils avaient tout prévu,
avec adresse à tout ils ont pourvu.
L' huile bouillante et la poix embrasée,
d' épieux pointus une forêt croisée,
de larges faulx, que leur tranchant effort
fait ressembler à la faulx de la mort,
et des mousquets qui lancent les tempêtes
de plomb volant sur les bretonnes têtes,
tout ce que l' art et la nécessité,
et le malheur et l' intrépidité,
et la peur même ont pu mettre en usage,
est employé dans ce jour de carnage.
Que de bretons bouillis, coupés, percés,
mourants en foule et par rangs entassés !
Ainsi qu' on voit sous cent mains diligentes
tomber l' épi des moissons jaunissantes.
Mais cet assaut fiérement se maintient,
plus il en tombe, et plus il en revient.
De l' hydre affreux les têtes menaçantes
tombant à terre, et toûjours renaissantes
épouvantaient le fils de Jupiter ;
ainsi l' anglais dans les feux, sous le fer,
après sa chute encor plus formidable,
brave en montant le nombre qui l' accable.
Tu t' avançais sur ces remparts sanglants
fier Richemont, digne espoir d' Orléans.
Cinq cent bourgeois, gens de coeur et d' élite
en chancelant marchent sous sa conduite,
enluminés du gros vin qu' ils ont bû ;
sa séve encor animait leur vertu.
Et Richemont criait d' une voix forte,
pauvres bourgeois, vous n' avez plus de porte,
mais vous m' avez, il suffit, combattons.
Il dit, et vole au milieu des bretons.
Déja Talbot s' était fait un passage
au haut du mur, et déja dans sa rage
d' un bras terrible il porte le trépas.
Il fait de l' autre avancer ses soldats ;
il s' établit sur ce dernier azile
qui te restait, ô malheureuse ville.
Charle en son fort tristement retiré,
d' autres anglais par malheur entouré,
ne peut marcher vers la ville attaquée.
D' accablement son ame est suffoquée.
Quoi, disait-il, ne pouvoir sécourir
mes chers sujets que mon oeuil voit périr ?
Ils ont chanté le retour de leur maître.
J' allais entrer, et combattre, et peut être
les délivrer des anglais inhumains.
Le sort cruel enchaîne ici mes mains.
Non, lui dit Jeanne, il est tems de paraître.
Venez, mettez en signalant vos coups
ces durs bretons entre Orléans et vous.
Marchez mon prince, et vous sauvez la ville ;
nous sommes peu, mais vous en valez mille.
Charle lui dit ; quoi ! Vous savez flatter !
Je vaux bien peu, mais je vais mériter,
et vôtre estime, et celle de la France ;
et des anglais. Il dit, pique, et s' avance.
Devant ses pas l' oriflamme est porté,
Jeanne et Dunois volent à son côté.
Il est suivi de ses gens d' ordonnance,
et l' on entend à travers mille cris,
vive le roi, mont-joye et saint Dénis.
Charle, Dunois, et la baroise altiére
sur les bretons s' élancent par derrière :
tels que des monts qui tiennent dans leur sein
les réservoirs du Danube et du Rhin,
l' aigle superbe aux aîles étenduës
aux yeux perçants, aux huit griffes pointuës ;
planant dans l' air tombe sur des faucons
qui s' acharnaient sur le cou des hérons.
L' anglais surpris croyant voir une armée,
descend soudain de la ville armée.
Tous les bourgeois devenus valeureux
les voyant fuïr descendent après eux.
Charle plus loin entouré de carnage
jusqu' à leur camp se fait un beau passage.
Les assiégeans à leur tour assiégés,
en tête, en queue, assaillis, égorgés,
tombent en foule au bord de leurs tranchées
d' armes, de morts, et de mourants jonchées,
et de leurs corps ils faisaient un rempart.
Dans cette horrible et sanglante mêlée,
le roi disait à Dunois, cher bâtard
dis-moi de grace, où donc est-elle allée ?
Qui ? Dit Dunois ; le bon roi lui répart,
ne sais-tu pas ce qu' elle est devenuë ?
Qui donc ? Hélas elle était disparuë
hier au soir avant qu' un heureux sort
nous eut conduits au château de Betford,
et dans la place on est entré sans elle.
Nous la trouverons bien, dit la pucelle.
Ciel, dit le roi, qu' elle me soit fidèle,
gardez-la moi. Pendant ce beau discours
il avançait, et combattait toûjours.
Oh, que ne puis-je en grands vers magnifiques
écrire au long tant de faits héroïques !
Homère seul a le droit de conter
tous les exploits, toutes les avantures,
de les étendre et de les répéter,
de supputer les coups et les blessures
et d' ajouter au grand combat d' Hector,
de grands combats, et des combats encor.
C' est-là sans doute un sur moyen de plaire
mais je ne puis me résoudre à vous taire
d' autres dangers dont le destin cruel
circonvenait la belle Agnès Sorel,
quand son amant s' avançait vers la gloire.
Dans le chemin sur les rives de Loire,
elle entretient le père Bonifoux
qui toûjours sage, insinuant et doux,
du tentateur lui contait quelque histoire,
divertissante, et sans reflexions,
sous l' agrêment déguisant ses leçons.
à quelques pas la Trimouille et sa dame
s' entretenaient de leur fidèle flamme,
et du dessein de vivre ensemble un jour
dans leur château, tout entiers à l' amour.
Dans ce chemin, la main de la nature
tend sous leurs pieds un tapis de verdure,
velours uni, semblable au prez fameux
où s' exerçait la rapide Atalante :
sur le duvet de cette herbe naissante
Agnès aproche, et chemine avec eux.
Le confesseur suivit la belle errante ;
tous quatre allaient, tenant de beaux discours
de pieté, de combats, et d' amours.
Sur les anglais, sur le diable on raisonne ;
en raisonnant on ne vit plus personne.
Chacun fondait doucement, doucement,
homme et cheval sous le terrain mouvant.
D' abord les pieds, puis le corps, puis la tête,
tout disparut, ainsi qu' à cette fête
qu' en un palais d' un savant cardinal
trois fois au moins par semaine on aprête,
à l' opera souvent joué si mal,
plus d' un héros à nos regards échape
et dans l' enfer descend par une trape.
Monrose vit du rivage prochain
la belle Agnès, et fut tenté soudain
de venir rendre à l' objet qu' il observe,
tout le respect que son ame conserve.
Il passe un pont : il resta tout confus,
quand la voyant, son oeuil ne la vit plus.
Froid comme marbre, et blême comme gipse,
il veut marcher, mais lui-même il s' éclipse.
Paul Tirconel qui de loin l' aperçut,
à son sécours à grand galop courut.
En arrivant sur la place funeste
Paul Tirconel y fond avec le reste.
Ils tombent tous dans un grand souterrain
qui conduisait aux portes d' un jardin,
tel que n' en eut jamais le quatorziéme
de ces Louis, ayeul d' un roi qu' on aime ;
et le jardin conduisait au château
digne en tout sens de ce jardin si beau.
C' était..., mon coeur à ce seul nom soupire,
de Conculix le formidable empire.
ô Dorothée, Agnès, et Bonifoux
qu' allez-vous faire, et que deviendrez-vous ?