La pucelle d'Orléans - LIVRE 15
la présidente Louvet devient folle d' amour
pour le Sire Talbot, et le fait entrer
dans Orléans. Danger du roi. Punition de Conculix.
mon cher lecteur sait par expérience,
que ce beau dieu qu' on nous peint dans l' enfance,
et dont les jeux ne sont pas jeux d' enfans,
à deux carquois tout-à-fait différents.
L' un a des traits dont la douce piqûre
se fait sentir sans danger, sans douleur,
croît par le tems, pénétre au fonds du coeur,
et vous y laisse une vive blessure.
Les autres trais sont un feu dévorant,
dont le coup part et brule au même instant.
Dans les cinq sens ils portent le ravage ;
un rouge vif allume le visage,
d' un nouvel être on se croit aimé,
d' un nouveau sang le corps est enflammé ;
on n' entend rien ; le regard étincelle.
L' eau sur le feu bouillonnant à grand bruit
qui sur ses bords s' élève, échape, et fuit,
n' est qu' une image imparfaite, infidèle,
de ces désirs dont l' excès vous poursuit.
Songez lecteurs, que ces fatales flammes
brulent vos corps et hazardent vos ames.
Vous avertir est mon premier devoir,
et le second est de faire savoir
comment Denis punit l' âne infidèle,
par qui Satan fit rougir la pucelle ;
quel avantage en prit le beau Dunois :
il faut chanter leurs feux, et leurs exploits :
je dois conter quelle terrible suite
de Conculix eut l' infame conduite ;
ce que devint l' éfronté Tirconnel,
et quel secours étrange et salutaire
sut procurer nôtre reverend pére
à Dorothée à la douce Sorel,
et par quel art il les tira d' affaire.
Mais avant tout le siége d' Orléans
est le grand point qui tous nous intéresse.
ô dieu d' amour, ô puissance, ô faiblesse,
amour fatal ! Tu fus prêt de livrer
aux ennemis ce rempart de la France.
Ce que l' anglais n' osait plus espérer,
ce que Betfort et son expérience,
ce que Talbot et sa rare vaillance
ne purent faire, amour, tu l' entrepris :
tu fais nos maux, cher enfant, et tu ris.
En te jouant dans la triste contrée
où cent héros combattent pour deux rois,
ta douce main blessa depuis deux mois
le grand Talbot d' une flêche dorée,
que tu tiras de ton premier carquois.
C' était avant ce siége mémorable,
dans une trêve, hélas, trop peu durable.
Il conféra : soupa paisiblement
avec Louvet ce grave président,
lequel Louvet eut la gloire imprudente
de faire aussi souper la présidente.
Madame était un peu collet monté.
L' amour se plut à dompter sa fierté.
Il hait l' air prude, et souvent l' humilie.
Il dérangea sa noble gravité,
par un des traits qui font de la folie.
La présidente en cette occasion
gagna Talbot et perdit la raison.
Vous avez vu la fatale escalade,
l' assaut sanglant, l' horrible canonade,
tous ces combats, tous ces hardis efforts,
au haut des murs en dedans en déhors,
lorsque Talbot et ces fiéres cohortes
avaient brisé les remparts et les portes,
et que sur eux tombaient du haut des toits
le fer, la flamme, et la mort à la fois ;
l' ardent Talbot avait d' un pas agile
sur des mourants pénétré dans la ville,
renversant tout, criant à haute voix,
anglais entrez ; bas les armes, bourgeois ;
il ressemblait au grand dieu de la guerre,
qui sous ses pas fait retentir la terre,
quand la discorde, et Bellone, et le sort
arment son bras ministre de la mort.
La présidente avait une ouverture
dans son logis auprès d' une mazure,
et par ce trou contemplait son amant,
ce casque d' or, ce pannache ondoyant,
ce bras armé ; ces vives étincelles
qui s' élançaient du rond de ses prunelles
ce port altier, cet air d' un demi-dieu.
La présidente en était tout en feu,
hors de ses sens, de honte dépouillée.
Telle autrefois d' une loge grillée
une beauté dont l' amour prit le coeur,
lorgnait Baron cet immortel acteur,
d' un oeuil ardent dévorait sa figure,
son beau maintien, ses gestes, sa parure,
mêlait tout bas sa voix à ses accents,
et recevait l' amour par tous les sens.
N' en pouvant plus la belle présidente
dans son accès dit à sa confidente,
cours, ma Suzon, vole, va le trouver
dis-lui, dis-lui, qu' il vienne m' enlever.
Si tu ne peux lui parler, fais lui dire,
qu' il ait pitié de mon tendre martire ;
et que s' il est un digne chevalier,
je veux souper ce soir dans son quartier.
La confidente envoye un jeune page ;
c' était son frére ; il fait bien son message,
et sans tarder six estaffiers hardis
vont chez Louvet, et forcent le logis.
On entre ; on voit une femme masquée,
et mouchetée, et peinte, et requinquée
le front garni de cheveux vrais ou faux
montés en arc et tournés en anneaux.
On vous l' enléve, on la fait disparaître
par les chemins dont Talbot est le maître.
Ce beau Talbot ayant dans ce grand jour
tant répandu, tant essuyé d' allarmes
voulut le soir dans les bras de l' amour
se consoler du malheur de ses armes.
Tout vrai héros, ou vainqueur, ou battu ;
quand il le peut, soupe avec sa maîtresse,
Sire Talbot qui n' est point abattu,
attend chez lui l' objet de sa tendresse.
Tout était prêt pour un souper exquis.
De gros flacons à panse cizelée
ont rafraichi dans la glace pilée
ce jus brillant, ces liquides rubis
qui tient Citaux dans ses cavaux bénis.
à l' autre bout de la superbe tente,
est un sopha d' une forme élégante,
bas, large, mou, très-proprement orné,
à deux chevets, à dossier contourné,
où deux amis peuvent tenir à l' aise.
Sire Talbot vivait à la française.
Son premier soin fut de faire chercher
le tendre objet qui l' avait sçu toucher.
Tout ce qu' il voit, parle de son amante,
il la demande, on vient, on lui présente
un monstre gris en pompons enfantins,
haut de trois pieds en comptant ses patins.
D' un rouge vif ses paupiéres bordées
sont d' un suc jaune en tout tems inondées,
un large nez au bout torse, et crochu
semble couvrir un long menton fourchu.
Talbot crut voir la maîtresse du diable.
Il jette un cri qui fait trembler la table.
C' était la soeur du gros Monsieur Louvet,
qu' en son logis sa garde avait trouvée,
et qui de gloire et de plaisir crevait,
se pavanant de se voir enlevée :
la présidente en proye à la douleur
d' avoir manqué son illustre entreprise,
se désolait de la triste méprise ;
et jamais soeur n' a plus maudit sa soeur.
L' amour déja troublait sa fantaisie.
Ce fut bien pis lorsque la jalousie
dans son cerveau porta de nouveaux traits ;
elle devint plus folle que jamais.