La pucelle d'Orléans - LIVRE 5

le cordelier Grisbourdon qui avait voulu
violer Jeanne, est en enfer. Il raconte
son avanture aux diables.
ô mes amis, vivons en bons chrêtiens,
c' est le parti, croyez-moi, qu' il faut prendre.
à son devoir il faut enfin se rendre.
Dans mon printems j' ai hanté des vauriens ;
à leurs désirs ils se livraient en proye ;
souvent au bal, jamais dans le saint lieu,
soupant, couchant chez des filles de joye,
et se moquant des serviteurs de Dieu.
Qu' arrive-t' il ? La mort, la mort fatale
au nez camart, à la tranchante faulx
vient visiter nos diseurs de bons mots :
la fiévre ardente, à la marche inégale,
fille du Stix, huissiére d' Atropos,
porte le trouble en leurs petits cerveaux :
à leur chevet une garde, un notaire,
viennent leur dire : allons il faut partir ;
où voulez-vous, monsieur, qu' on vous enterre ?
Lors un tardif et faible repentir
sort à regret de leur mourante bouche.
L' un à son aide appelle saint Martin,
l' autre saint Roch, l' autre sainte mitouche.
On psalmodie, on braille du latin,
on les asperge ; hélas, le tout en vain.
Aux pieds du lit se tapit le malin,
ouvrant la griffe, et lorsque l' ame échape
du corps chétif, au passage il la hape,
puis vous la porte au fin fond des enfers,
digne séjour de ces esprits pervers.
Mon cher lecteur, il est tems de te dire
qu' un jour Satan seigneur du sombre empire
à ses vassaux donnait un grand régal.
Il était fête au manoir infernal :
on avait fait une énorme recrue,
et les demons buvaient la bien venue
d' un certain pape et d' un gros cardinal,
d' un roi du nord, de quatorze chanoines,
de deux curés, et de quarante moines,
tous frais venus du séjour des mortels,
et dévolus aux brasiers éternels.
Le roi cornu de la huaille noire
se déridait entouré de ses pairs.
On s' enivrait du nectar des enfers,
on frédonnait quelques chansons à boire,
lorsqu' à la porte il s' éléve un grand cri :
ah, bon jour donc, vous voilà, vous voici,
c' est lui, messieurs, c' est le grand émissaire,
c' est Grisbourdon notre féal ami.
Entrez, entrez, et chauffez vous ici ;
et bras dessus et bras dessous, beau pére,
beau Grisbourdon, docteur de Lucifer,
fils de Satan, apôtre de l' enfer.
On vous l' embrasse, on le baise, on le serre ;
on vous le porte en moins d' un tour de main
toujours baisé vers le lieu du festin.
Satan se leve, et lui dit : fils du diable,
ô des frapards ornement véritable,
certes sitôt je n' esperais te voir.
Chez les humains tu m' étais nécessaire.
Qui mieux que toi peuplait notre manoir ?
Par toi la France était mon séminaire.
En te voyant je perds tout mon espoir.
Mais du destin la volonté soit faite,
bois avec nous, et prends place à ma droite.
Le cordelier plein d' une sainte horreur
baise à genoux l' ergot de son seigneur ;
puis d' un air morne il jette au loin la vue
sur cette vaste et brulante étendue,
séjour de feu qu' habitent pour jamais
l' affreuse mort, les tourments, les forfaits ;
trône éternel où sied l' esprit immonde,
abîme immense où s' engloutit le monde ;
sépulchre où gist la docte antiquité,
esprit, amour, savoir, grace, beauté,
et cette foule immortelle, innombrable,
d' enfans du ciel créés tous pour le diable.
Tu sais, lecteur, qu' en ces feux dévorants,
les meilleurs rois sont avec les tyrans.
Nous y plaçons Antonin, Marc-Aurèle,
ce bon Trajan des princes le modèle,
ce doux Titus l' amour de l' univers,
les deux Catons ces fléaux des pervers,
ce Scipion maître de son courage,
lui qui vainquit et l' amour et Carthage,
vous y grillez sage et docte Platon,
divin Homère, éloquent Ciceron,
et vous Socrate enfant de la sagesse,
martir de Dieu dans la profane Gréce ;
juste Aristide, et vertueux Solon,
tous malheureux morts sans confession.
Mais ce qui plus étonna Grisbourdon,
ce fut de voir en la chaudiére grande
certains quidams saints ou rois, dont le nom
orne l' histoire et pare la légende.
Un des premiers était le roi Clovis.
Je vois d' abord mon lecteur qui s' étonne,
qu' un si grand roi qui tout son peuple a mis
dans le chemin du benoit paradis,
n' ait pu jouir du salut qu' il nous donne.
Ah, qui croirait qu' un premier roi chrêtien
fût en effet damné comme un payen ?
Mais mon lecteur se souviendra très-bien,
qu' être lavé de cette eau salutaire
ne suffit pas, quand le coeur est gâté.
Or ce Clovis dans le crime empâté
portait un coeur inhumain, sanguinaire.
Et saint Remi ne put laver jamais
ce roi des francs cangrené de forfaits.
Parmi ces grands, ces souverains du monde
ensevelis dans cette nuit profonde,
on discernait le fameux Constantin.
Est-il bien vrai criait avec surprise
le moine gris ! ô rigueur ! ô destin !
Quoi, ce héros fondateur de l' église,
qui de la terre a chassé les faux dieux,
et descendu dans l' enfer avec eux ?
Lors Constantin dit ces tristes paroles :
j' ai renversé le culte des idoles,
sur les débris de leurs temples fumants
au Dieu du ciel j' ai prodigué l' encens,
mais tous mes soins pour sa grandeur suprême,
n' eurent jamais d' autre objet que moi-même.
Les saints autels n' étaient à mes regards
qu' un marchepié du trône des Césars.
L' ambition, les fureurs, les délices
étaient mes dieux, avaient mes sacrifices.
L' or des chrêtiens, leurs intrigues, leur sang
ont cimenté ma fortune, et mon rang.
Pour conserver cette grandeur si chére,
j' ai massacré mon malheureux beau-pére.
Dans les plaisirs, et dans le sang plongé,
faible et barbare en ma fureur jalouse,
yvre d' amour, et de soupçons rongé,
je fis périr mon fils, et mon épouse.
ô Grisbourdon ne sois plus étonné,
si comme toi Constantin est damné.
Le révérend de plus en plus admire
tous les secrets du ténébreux empire.
Il voit par tout de grands prédicateurs,
riches prélats, casuistes, docteurs,
moines d' Espagne, et nonains d' Italie ;
de tous les rois il voit les confesseurs.
De nos beautés il voit les directeurs,
le paradis ils ont eu dans leur vie.
Il aperçut dans le fonds d' un dortoir
certain frocard moitié blanc, moitié noir,
portant criniére en écuelle arrondie.
Au fier aspect de cet animal pie
le cordelier riant d' un ris malin
se dit tout bas, cet homme est Jacobin.
Quel est ton nom lui cria-t-il soudain ?
L' ombre répond d' un ton mélancolique ;
hélas, mon fils, je suis saint Dominique,
à ce discours, à cet auguste nom
vous eussiez vu reculer Grisbourdon ;
il se signait, il ne pouvait le croire.
Comment, dit-il, dans la caverne noire
un si grand saint, un apôtre, un docteur !
Vous de la foi le sacré promoteur,
homme de Dieu, prêcheur évangelique,
vous dans l' enfer ainsi qu' un hérétique !
Certes ici la grace est en défaut.
Pauvres humains qu' on est trompé là-haut !
Et puis allez dans vos cérémonies
de tous les saints chanter les litanies.
Lors repartit avec un ton dolent
nôtre espagnol au manteau noir et blanc :
ne songeons plus aux vains discours des hommes :
de leurs erreurs qu' importe le fracas ?
Infortunés, tourmentés où nous sommes,
loués, fêtés où nous ne sommes pas :
tel sur la terre à plus d' une chapelle
qui dans l' enfer est cuit bien tristement ;
et tel au monde on damne impunément
qui dans les cieux à la vie éternelle.
Pour moi je suis dans la noire séquelle,
trés justement pour avoir autrefois
persécuté ces pauvres albigeois.
Je n' étais pas envoyé pour détruire
et je suis cuit pour les avoir fait cuire.
Non que je sois condamné sans retour ;
j' éspère encor me trouver quelque jour
avec les saints au séjour de la gloire ;
mais en ces lieux je fais mon purgatoire.
Oh, quand j' aurais une langue de fer
toujours parlant, je ne pourais suffire,
mon cher lecteur, à te nombrer et dire,
combien de saints on rencontre en enfer.
Quand des damnés la cohorte rotie
eut assez fait au fils de saint François
tous les honneurs de leur triste patrie,
chacun cria d' une commune voix,
cher Grisbourdon, conte nous, conte, conte
qui t' a conduit vers une fin si prompte,
conte-nous donc par quel étonnant cas
ton ame dure et tombée ici bas.
Messieurs, dit-il, je ne m' en défends pas,
je vous dirai mon étrange avanture,
elle poura vous étonner d' abord,
mais il ne faut me taxer d' imposture
on ne ment plus sitôt que l' on est mort.
J' étais là haut, comme on sait, vôtre apôtre,
et pour l' honneur du froc et pour le vôtre ;
je concluais l' exploit le plus galant
que jamais moine ait fait hors du couvent.
Mon muletier, ah l' animal insigne !
Ah le grand homme, ah quel rival condigne !
Mon muletier ferme dans son devoir
de Conculix avait passé l' espoir.
J' avais aussi pour ce monstre femelle
sans vanité prodigué tout mon zèle ;
le Conculix ravi d' un tel effort
nous laissait Jeanne en vertu de l' accord.
Jeanne la forte, et Jeanne la rebelle
perdait bientôt ce grand nom de pucelle,
entre mes bras elle se débattait.
Le muletier par dessous la tenait,
et Conculix de bon coeur ricanait,
mais croyez vous ce que je vais vous dire ?
L' air s' entrouvrit, et du haut de l' empire
qu' on nomme ciel, lieux où ni vous ni moi
n' irons jamais, et vous savez pourquoi,
je vis descendre, ô fatale merveille,
cet animal qui porte longue oreille,
et qui jadis à Balaam parla
quand Balaam sur la montagne alla.
Quel terrible âne ! Il portait une selle
d' un beau velours, et sur l' arçon d' icelle
était un sabre à deux larges tranchants :
de chaque épaule il lui sortait une aile
dont il volait, et dévançait les vents.
à haute voix alors s' écria Jeanne,
Dieu soit loué, voici venir mon âne.
à ce discours je fus transi défroi :
l' âne à l' instant ses quatre genoux plie,
leve la queue et sa tête polie,
comme disant à Dunois monte-moi.
Dunois le monte, et l' animal s' envole
sur nôtre tête et passe, et caracolle.
Dunois planant le cimeterre en main
sur moi chétif fondit d' un vol soudain.
Mon cher Satan, mon seigneur souverain,
ainsi, dit-on, lorsque tu fis la guerre
imprudemment au maître du tonnerre
tu vis sur toi s' élancer saint Michel,
vangeur fatal des injures du ciel.
Réduit alors à défendre ma vie,
j' eu mon recours à la sorcellerie,
je dépouillai d' un nerveux cordelier
le sourcil noir et le visage altier.
Je pris la mine et la forme charmante
d' une beauté douce, fraiche, innocente ;
de blonds cheveux se jouaient sur mon sein.
De gaze fine une étoffe brillante
fit entrevoir une gorge naissante.
J' avais tout l' art du sexe feminin,
je composais mes yeux et mon visage,
on y voyait cette naïveté
qui toujours trompe et qui toujours engage.
Sous ce vernis un air de volupté
eut des humains rendu fou le plus sage.
J' eusse amolli le coeur le plus sauvage ;
car j' avais tout, artifice et beauté.
Mon paladin en parut enchanté.
J' allais périr, ce héros invincible
avait levé son braquemart terrible ;
son bras était à demi descendu,
et Grisbourdon se croyait pourfendu.
Dunois regarde, il s' emeut, il s' arrête.
Qui de méduse eût vu jadis la tête,
était en roc mué soudainement :
le beau Dunois changea bien autrement.
Il avait l' âme avec les yeux frappée ;
je vis tomber sa redoutable épée
je vis Dunois sentir à mon aspect
beaucoup d' amour et beaucoup de respect.
Qui n' aurait cru que j' eusse eu la victoire ?
Mais voici bien le pis de mon histoire.
Le muletier qui pressait dans ses bras
de Jeanne D' Arc les robustes apas,
en me voyant si gentille et si belle,
brula soudain d' une flamme nouvelle.
Hélas mon coeur ne le soupçonnait pas,
de convoiter des charmes délicats.
Un coeur grossier connaître l' inconstance ;
il lâcha prise, et j' eus la préférence.
Il quitte Jeanne, ah funeste beauté !
à peine Jeanne est elle en liberté,
qu' elle aperçut le brillant cimeterre
qu' avait Dunois laisse tomber par terre.
Du fer tranchant sa dextre se saisit
et dans l' instant que le rustre infidèle
quittait pour moi la superbe pucelle,
par le chignon Jeanne D' Arc m' abattit,
et d' un revers la nuque me fendit.
Depuis ce tems je n' ai nulle nouvelle,
du muletier, de Jeanne la cruelle
de Conculix, de l' âne, de Dunois.
Puissent-ils tous être empalés cent fois ;
et que le ciel qui confond les coupables,
pour mon plaisir les donne à tous les diables.
Ainsi parlait le moine avec aigreur,
et tout l' enfer en rit d' assez bon coeur.



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La pucelle d'Orléans - LIVRE 5 poésie de François Marie Arouet, dit Voltaire, optimisé pour ie5.0 en résolution 1024 * 768 - (c) 2004-2008
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