La pucelle d'Orléans - LIVRE 7
comment Dunois sauva Dorothée condamnée
à la mort par l' inquisition.
lorsqu' autrefois, au printems de mes jours,
je fus quitté par ma belle maîtresse,
mon tendre coeur fut navré de tristesse,
je détestai l' empire des amours ;
mais d' offenser par le moindre discours,
cette beauté que j' avais encensée,
de son bonheur oser troubler le cours,
un tel forfait n' entra dans ma pensée.
Gêner un coeur ce n' est pas ma façon.
Que si je traite ainsi les infidèles,
vous comprenez à plus forte raison,
que je respecte encor plus les cruelles.
Il est affreux d' aller persécuter
un jeune coeur que l' on n' a pu dompter.
Si la maîtresse objet de votre hommage
ne peut pour vous des mêmes feux brûler,
cherchez ailleurs un plus doux esclavage.
On trouve assez de quoi se consoler.
Ou bien buvés. C' est un parti fort sage.
Et plut à Dieu qu' en un cas tout pareil
ce fier prélat qu' amour rendit barbare,
cet opresseur d' une beauté si rare,
se fut servi d' un aussi bon conseil.
Déja Dunois à la belle affligée
avait rendu le courage et l' espoir.
Mais avant tout il convenait savoir,
les attentats dont elle était chargée.
ô vous, dit-elle en baissant, ses beaux yeux,
ange divin qui descendez des cieux,
vous qui venez prendre ici ma défense ;
vous savez bien quelle est mon innocence.
Dunois reprit, je ne suis qu' un mortel.
Je suis venu par une étrange allure,
pour vous sauver d' un trépas si cruel.
Nul dans les coeurs ne lit que l' éternel.
Je croi vôtre ame et vertueuse et pure ;
mais dites moi pour Dieu vôtre avanture.
Lors Dorothée en essuiant les pleurs
dont le torrent son beau visage mouille
dit ; l' amour seul a fait tous mes malheurs.
Connaissez-vous Monsieur De La Trimouille ?
Ouï, dit Dunois, c' est mon meilleur ami,
peu de héros ont une ame aussi belle ;
mon roi n' a point de guerrier plus fidèle ;
l' anglais n' a point de plus fier ennemi.
Nul cavalier n' est plus digne qu' on l' aime.
Il est trop vrai, dit-elle, c' est lui-même.
Il ne s' est pas écoulé plus d' un an,
depuis le jour qu' il a quitté Milan.
C' est en ces lieux qu' il m' avait adorée.
Il le jurait, et j' ose être assurée,
que son grand coeur est toujours enflammé,
qu' il m' aime encor ; car il est trop aimé.
Ne doutez point, dit Dunois ; de son ame :
vôtre beauté vous répond de sa flamme :
je le connais, il est ainsi que moi
à ses amours fidèle comme au roi.
L' autre reprit, ah monsieur je vous croi.
ô jour heureux où je le vis paraître,
où des mortels il était à mes yeux
le plus aimable et le plus vertueux,
où de mon coeur il se rendit le maître.
Je l' adorais avant que ma raison
eut pu savoir si je l' aimais ou non.
Ce fut monsieur, ô moment délectable !
Chez l' archevêque où nous étions à table,
que ce héros plein de sa passion
me fit, me fit sa déclaration.
Ah j' en perdis la parole et la vue.
Mon sang brula d' une ardeur inconnue :
du tendre amour j' ignorais le danger,
et de plaisir je ne pouvais manger.
Le lendemain il me rendit visite.
Elle fut courte, il prit congé trop vite :
quand il partit, mon coeur le rapelait,
mon tendre coeur après lui s' envolait.
Le lendemain il eut un tête à tête,
un peu plus long, mais non pas moins honnête.
Le lendemain il en reçut le prix,
par deux baisers sur mes lêvres ravis.
Le lendemain il osa davantage,
il me promit la foi de mariage.
Le lendemain il fut entreprenant.
Le lendemain il me fit un enfant.
Que dis-je ? Hélas ! Faut-il que je raconte
de point en point mes malheurs et ma honte,
sans que je sache, ô digne chevalier !
à quel héros j' ose me confier ?
Lors le héros par pure obéissance
dit sans vanter ses faits ni sa naissance ;
je suis Dunois . C' était en dire assez.
Dieu, reprit-elle, ô Dieu qui m' exaucez,
quoi ta bonté fait voler à mon aide
ce grand Dunois , ce bras à qui tout céde !
Gentil guerrier, noble fils de l' amour.
Eh, quoi, c' est vous, vous l' espoir de la France
qui me sauvez et l' honneur et le jour !
Vôtre nom seul accroît ma confiance ;
vous saurez donc brave et gentil Dunois,
que mon amant au bout de quelque mois
fut obligé de partir pour la guerre,
guerre funeste et maudite Angleterre !
Il écouta la voix de son devoir.
Mon tendre amour était au désespoir.
Un tel état vous est connu sans doute ;
et vous savez, monsieur, ce qu' il en coute :
ce fier devoir fait seul tous nos malheurs ;
je l' éprouvais en répandant des pleurs ;
mon coeur était forcé de se contraindre ;
et je mourais, mais sans pouvoir m' en plaindre.
Il me donna le présent amoureux,
d' un bracelet fait de ses blonds cheveux ;
et son portrait qui trompant son absence
m' a fait cent fois retrouver sa présence.
Un tendre écrit surtout il me laissa,
que de sa main le ferme amour traça :
c' était monsieur une juste promesse
un cher garant de sa feinte tendresse :
on y lisait : je jure par l' amour,
par les plaisirs de mon ame enchantée
de revenir bientôt en cette cour
pour épouser ma chère Dorothée .
Las ! Il partit, il porta sa valeur
dans Orléans. Peut-être il est encore
dans ces remparts, où l' appela l' honneur.
S' il y savait quels maux et quelle horreur
sont loin de lui le prix de mon ardeur !
Non, juste ciel, il vaut mieux qu' il l' ignore.
Il partit donc ; et moi je m' en allai
loin des soupçons d' une ville indiscrête
chercher aux champs une sombre retraite,
conforme aux soins de mon coeur désolé.
Mes parents morts, libre dans ma tristesse,
cachée au monde et fuïant tous les yeux
dans le secret le plus mysterieux
j' ensévélis mes pleurs et ma grossesse.
Mais par malheur hélas je suis la niéce
de l' archevêque ! à ces funestes mots
elle sentit redoubler ses sanglots.
Puis vers le ciel tournant ses yeux en larmes
j' avais, dit-elle, en secret mis au jour
ce tendre fruit de mon furtif amour ;
avec mon fils consolant mes allarmes,
de mon amant j' attendais le retour.
à l' archevêque il prit en fantaisie
de venir voir quelle espèce de vie
menait sa niéce au fond de ces forêts.
Pour ma campagne il quitta son palais.
Il fut touché de mes faibles attraits.
Cette beauté, présent cher et funeste,
ce don fatal qu' aujourd' hui je deteste,
perça son coeur des plus dangereux traits.
Il s' expliqua : ciel que je fus surprise !
Je lui parlai des devoirs de son rang,
de son état, des noeuds sacrés du sang.
Je remontrai l' horreur de l' entreprise ;
elle outrageait la nature et l' église.
Hélas ! J' eus beau lui parler de devoir ;
il s' entêta d' un chimérique espoir.
Il se flattait que mon coeur indocile,
d' aucun objet ne s' était prévenu ;
qu' enfin l' amour ne m' était point connu ;
que son triomphe en serait plus facile ;
il m' accablait de ses soins fatigans
de ses désirs rebutez et pressans.
Hélas, un jour que toute à ma tristesse
je relisais cette douce promesse,
que de mes pleurs je mouillais cet écrit :
mon cruel oncle en lisant me surprit.
Il se saisit d' une main ennemie
de ce papier qui contenait ma vie.
Il lut, il vit dans cet écrit fatal,
tous mes secrets, ma flamme et son rival.
Son ame alors jalouse et forcenée
à ses désirs fut plus abandonnée.
Toûjours alerte et toûjours m' epiant,
il sut bientôt que j' avais un enfant.
Sans doute un autre en eut perdu courage,
mais l' archevêque en devint plus ardent ;
et se sentant sur moi cet avantage,
ah, me dit-il, n' est-ce donc qu' avec moi
que vous aurez la fureur d' être sage,
et vos faveurs seront le seul partage
de l' étourdi qui ravit vôtre foi ?
Osez-vous bien me faire résistance ?
Y pensez-vous ? Vous ne méritez pas
le fol amour que j' ai pour vos apas :
cedez sur l' heure ou craignez ma vangeance.
Je me jettai tremblante à ses genoux :
j' attestai Dieu : je repandis des larmes.
Lui furieux d' amour et de couroux
en cet état me trouva plus de charmes.
Il me renverse, et va me violer.
à mon sécours il falut apeller.
Tout son amour soudain se tourne en rage.
D' un oncle, ô ciel ! Souffrir un tel outrage ?
De coups affreux il meurtrit mon visage.
On vient au bruit ; l' archevêque à l' instant
joint à son crime un crime encor plus grand.
Chrêtiens, dit-il, ma niéce est une impie :
je l' abandonne et je l' excommunie :
un hérétique, un damné suborneur i 77
publiquement a fait son deshonneur :
l' enfant qu' ils ont est un fruit d' adultère.
Que Dieu confonde et le fils et la mère ;
et puisqu' ils ont ma malediction
qu' ils soient livrés à l' inquisition.
Il ne fit point une menace vaine.
Et dans Milan le traître arrive à peine,
qu' il fait agir le grand inquisiteur
on me saisit, prisonniére ; on m' entraine
dans des cachots où le pain de douleur
était ma seule et triste nourriture :
lieux souterrains, lieux d' une nuit obscure,
séjours de mort et tombeau des vivans.
Après trois jours on me rend la lumiére,
mais pour la perdre au milieu des tourmens ;
vous les voyez ces brasiers dévorans.
C' est-là qu' il faut expirer à vingt ans.
Voilà mon lit à mon heure derniére.
C' est-là, c' est-là, sans vôtre bras vangeur,
qu' on m' arrachait la vie avec l' honneur.
Plus d' un guerrier aurait selon l' usage
pris ma dêfense et pour moi combattu ;
mais l' archevêque enchaine leur vertu.
Contre l' église ils n' ont point de courage :
qu' attendre hélas d' un coeur italien ?
Ils tremblent tous à l' aspect d' une étole :
mais un français n' est alarmé de rien,
et braverait le pape au Capitole.
à ces propos Dunois piqué d' honneur,
plein de pitié pour la belle accusée,
plein de courroux pour son persécuteur,
brulait déja d' exercer sa valeur ;
et se flatait d' une victoire aisée,
bien surpris fut de se voir entouré
de cent archers dont la cohorte fiére,
étaient venus l' investir par derriére.
Un cuistre en robe avec bonnet carré,
criait d' un ton de vrai miseréré
" on fait savoir de par la sainte église
par mon seigneur pour la gloire de Dieu
à tous chrêtiens que le ciel favorise,
que nous venons de condamner au feu
cet étranger, ce champion profane
de Dorothée infame chevalier
comme infidèle, hérétique et sorcier :
qu' il soit brulé sur l' heure avec son âne. "
cruel prélat, Busiris en soutane,
c' était perfide un tour de ton mêtier.
Tu redoutais le bras de ce guerrier.
Tu t' entendais avec le saint office,
pour oprimer sous le nom de justice,
quiconque eut pu lever le voile affreux
dont tu cachais ton crime à tous les yeux.
Tout aussi-tôt l' assassine cohorte
du saint office abominable escorte
pour se saisir du superbe Dunois,
deux pas avance et en recule trois ;
puis marche encor, puis se signe et s' arrête.
Sacrogorgon qui tremblait à leur tête,
leur crie, allons il faut vaincre ou périr ;
de ce sorcier tachons de nous saisir.
Au milieu d' eux les diacres de la ville,
les sacristains arrivent à la file :
l' un tient un pot et l' autre un goupillon.
Ils font leur ronde ; et de leur eau salée
benoitement aspergent l' assemblée.
On exorcise, on maudit le démon ;
et le prélat toûjours l' ame troublée
donne partout la bénédiction.
Le grand Dunois non sans émotion
voit qu' on le prend pour envoyé du diable :
lors saisissant de son bras redoutable,
sa grande épée, et de l' autre montrant
un chapelet catholique instrument
de son salut cher et sacré garant ;
allons, dit-il, venez à moi mon âne.
L' âne descend, Dunois monte et soudain
il va frapant en moins d' un tour de main
de ces croquants la cohorte profane.
Il perce à l' un le sternum et le bras ;
il atteint l' autre, à l' os qu' on nomme atlas,
qui voit tomber son nez et sa machoire,
qui son oreille et qui son humerus ;
qui pour jamais s' en va dans la nuit noire,
et qui s' enfuit disant ses orémus .
L' âne au milieu du sang et du carnage
du paladin séconde le courage.
Il vole, il rue, il mord, il foule aux pieds
ce tourbillon de faquins effraiés.
Sacrogorgon abaissant la visiére
toûjours jurant s' en allait en arriére ;
Dunois le joint, l' atteint à l' os pubis,
le fer sanglant lui sort par le coccis :
le vilain tombe, et le peuple s' écrie
béni soit Dieu le barbare est sans vie.
Le scélérat encor se débattait
sur la poussiére et son coeur palpitait,
quand le héros lui dit : ame traitresse
l' enfer t' atend, crains le diable, et confesse
que l' archevêque est un coquin mitré,
un ravisseur, un parjure avéré,
que Dorothée est l' innocence même,
qu' elle est fidèle au tendre amant qu' elle aime,
et que tu n' es qu' un sot et qu' un fripon.
Ouï, monseigneur : ouï vous avez raison,
je suis un sot, la chose est par trop claire,
et vôtre épée a prouvé cette affaire.
Il dit, son ame alla chez le démon ;
ainsi mourut le fier Sacrogorgon.
Dans l' instant même où ce bravache infame
à Belzebut rendait sa vilaine ame,
de vers la place arrive un écuyer
portant salade avec lance dorée :
deux postillons à la jaune livrée
allaient devant. C' était chose assurée
qu' il arrivait quelque grand chevalier.
à cet objet la belle Dorothée
d' étonnement et d' amour transportée :
ah Dieu puissant, se mit-elle à crier,
serait-ce lui ! Serait-il bien possible !
à mes malheurs le ciel est trop sensible.
Les milanais peuples très curieux
vers l' écuyer avaient tourné les yeux.
Eh, cher lecteur, n' êtes-vous pas honteux
de ressembler à ce peuple volage,
et d' occuper vos yeux et votre esprit
du changement qui dans Milan se fit ?
Est-ce donc là le but de mon ouvrage ?
Songez lecteur aux remparts d' Orléans,
au roi de France, aux cruels assiégeans,
à la pucelle, à l' illustre amazone
la vangeresse et du peuple et du trône,
qui sans jupon, sans pourpoint ni bonnet
parmi les champs comme un centaure allait,
ayant en Dieu sa plus ferme espérance,
comptant sur lui plus que sur sa vaillance,
et s' adressant à Monsieur Saint Denis ;
qui cabalait alors en paradis
contre saint George en faveur de la France.
Surtout lecteur n' oubliez point Agnès,
ayez l' esprit tout plein de ses attraits.
Tout honnête homme à mon gré doit s' y plaire.
Est-il quelqu' un si morne et si sévère
que pour Agnès il soit sans intérêt ?
Et franchement dites-moi s' il vous plait,
si Dorothée au feu fut condamnée,
si le seigneur du haut du firmament
sauva le jour à cette infortunée,
semblable cas advient très rarement.
Mais que l' objet où vôtre coeur s' engage,
pour qui vos pleurs ne peuvent s' essuyer,
soit dans les bras d' un robuste aumônier,
ou semble épris pour quelque jeune page ;
cet accident peut-être est plus commun.
Pour l' amener ne faut miracle aucun.
Je l' avouërai, j' aime toute avanture,
qui tient de près à l' humaine nature ;
car je suis homme et je me fais honneur,
d' avoir ma part aux humaines faiblesses ;
j' ai dans mon tems possédé des maîtresses,
et j' aime encor à retrouver mon coeur.