La pucelle d'Orléans - LIVRE 8
Agnès Sorel poursuivie par l' aumônier de
Jean Chandos. Regrets de son amant :
ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.
eh quoi toûjours clouer une préface
à tous mes chants ? La morale me lasse,
un simple fait conté naïvement,
ne contenant que la vérité pure,
narré succinct, sans frivole ornement ;
point trop d' esprit, aucun rafinement,
voilà dequoi désarmer la censure.
Allons au fait lecteur tout rondement.
C' est mon avis : tableau d' après nature
s' il est bien fait, n' a besoin de bordure.
Le bon roi Charle allant vers Orléans,
enflait le coeur de ses fiers combattans,
les remplissait de joye et d' espérance,
et relevait le destin de la France.
Il ne parlait que d' aller aux combats,
il étalait une fiére allégresse ;
mais en secret il soupirait tout bas,
car il était absent de sa maîtresse.
L' avoir laissée, avoir pû seulement
de son Agnès s' écarter un moment,
c' était un trait d' une vertu suprême,
c' était quitter la moitié de soi-même.
Lorsqu' il fut seul en sa chambre enfermé,
et qu' en son coeur il eut un peu calmé,
l' emportement du démon de la gloire,
l' autre démon qui préside à l' amour,
vint à ses sens s' expliquer à son tour.
Il plaidait mieux ; il gagna la victoire.
D' un air distrait le bon prince écouta
le gros Louvet qui longtems harangua,
puis en sa chambre en secret il alla,
où d' un coeur triste et d' une main tremblante
il écrivit une lettre touchante,
que de ses pleurs tendrement il mouilla.
Pour les sécher Bonneau n' était pas là.
Messire Hugon gentilhomme ordinaire
fut dépéché chargé du doux billet,
une heure après, ô douleur trop amère !
Nôtre courier raporte le poulet.
Le roi saisi d' une crainte mortelle,
lui dit, hélas ! Pourquoi donc reviens-tu ?
Quoi mon billet ? ... sire, tout est perdu,
sire armez vous de force et de vertu.
Les anglais, sire, ah tout est confondu,
sire ils ont pris Agnès et la pucelle.
à ce propos dit sans ménagement
le roi tomba, perdit tout sentiment,
et de ses sens il ne reprit l' usage
que pour sentir l' effet de son tourment.
Contre un tel coup quiconque a du courage
n' est pas sans doute un véritable amant.
Le roi l' était ; un tel événement
le transperçait de douleur et de rage.
Ses chevaliers perdirent tous leurs soins
à l' arracher à sa douleur cruelle,
Charle fut prêt d' en perdre la cervelle.
Son pére hélas ! Devint fou pour bien moins.
Ah ! Cria-t' il, que l' on m' enléve Jeanne,
mes chevaliers, tous mes gens à soutanne,
mon directeur, et le peu de pays
que m' ont laissé mes destins ennemis,
cruels anglais otez moi plus encore,
mais laissez moi ce que mon coeur adore.
Amour, Agnès, monarque malheureux !
Que fais-je ici, m' arrachant les cheveux ?
Je l' ai perdue, il faudra que j' en meure.
Je l' ai perdue, et pendant que je pleure,
peut-être hélas quelqu' insolent anglais
à son plaisir subjugue ses attraits,
nez seulement pour des baisers français.
Une autre bouche à tes lévres charmantes
pourrait ravir ces faveurs si touchantes ?
Une autre main caresser tes beautés ?
Une autre ! ô ciel que de calamités ;
et qui sait même en ce moment terrible
à leurs plaisirs si tu n' es pas sensible,
qui sait, hélas ! Si ton tempérament
ne trahit pas ton malheureux amant !
Le triste roi, de cette incertitude
ne pouvant plus souffrir l' inquiétude,
va sur ce cas consulter les docteurs,
nécromanciens, devins, sorbonniqueurs,
juifs, jacobins, quiconque savait lire.
Messieurs, dit-il, il convient de me dire
si mon Agnès est fidéle à sa foi,
si pour moi seul sa belle ame soupire.
Gardez-vous bien de tromper vôtre roi ;
dites moi tout ; de tout il faut m' instruire.
Eux bien payez consultèrent soudain
en grec, hébreu, siriaque, latin ;
l' un du roi Charle examine la main,
l' autre en quarré dessine une figure ;
un autre observe et Vénus et Mercure,
un autre va son psautier parcourant,
disant amen et tout bas marmottant.
Cet autre-ci regarde au fond d' un verre,
et celui-là fait des cercles à terre,
il n' est aucun qui doute de son art,
aucun ne croit que le diable y ait part :
aux yeux du prince ils travaillent, ils suent,
puis louant Dieu tous ensemble ils concluent
que ce grand roi peut dormir en repos,
qu' il est le seul parmi tous les héros
à qui le ciel par sa grace infinie,
daigne octroyer une fidéle amie,
qu' Agnès est sage, et fuit tous les amans.
Ils se trompaient, hélas ! Les bonnes gens,
puis fiez-vous à messieurs les savants.
Cet aumônier terrible inexorable
avait saisi le moment favorable :
malgré les cris, malgré les pleurs d' Agnès
il triomphait de ses jeunes attraits,
il ravissait des plaisirs imparfaits,
volupté triste et fausse jouïssance,
honteux plaisirs qu' amour ne connait pas.
Car qui voudrait tenir entre ses bras
une beauté qui détourne la bouche,
qui de ses pleurs inonde vôtre couche ;
un honnête homme a bien d' autres désirs.
Il n' est heureux qu' en donnant des plaisirs.
Un aumônier n' est pas si difficile :
il va piquant sa monture indocile,
sans s' informer si le jeune tendron
sous son empire a du plaisir ou non.
Le page aimable amoureux et timide
qui dans le bourg était allé courir
pour dignement honorer et servir
la Déïté qui de son sort décide,
revint enfin. Las il revint trop tard.
Il rentre, il voit le damné de frapart
qui toute en feu dans sa brutale joye
se démenait et dévorait sa proye.
Le beau Monrose à cet objet fatal
le fer en main vôle sur l' animal ;
du chapelain l' impudique furie
céde au besoin de défendre sa vie ;
du lit il saute ; il empoigne un bâton ;
il s' en excrime, il acole le page.
Chacun des deux est brave champion.
Monrose est plein d' amour et de courage ;
et l' aumônier de luxure et de rage.
Les gens heureux qui goutent dans les champs
la douce paix, fruit des jours innocens,
ont vu souvent près de quelque bocage
un loup cruel affamé de carnage,
qui de ses dents déchire la toison
et boit le sang d' un malheureux mouton.
Si quelque chien à l' oreille écourtée
au coeur superbe a la gueule endentée
vient comme un trait tout prêt à guerroyer,
incontinent l' animal carnassier
laisse tomber de sa gueule écumante
sur le gazon la victime innocente ;
il court au chien qui sur lui s' élançant
à l' ennemi livre un combat sanglant ;
le loup mordu tout bouillant de colère
croit étrangler son superbe adversaire ;
et le mouton palpitant auprès d' eux
fait pour le chien de très-sincères voeux.
C' était ainsi que l' aumônier nerveux
d' un coeur farouche et d' un bras formidable
se débattait contre le page aimable
tandis qu' Agnès demi-morte de peur
restait au lit, digne prix du vainqueur.
L' hôte et l' hôtesse, et toute la famille,
et les valets et la petite fille,
montent au bruit ; on se jette entre deux :
on fit sortir l' aumônier scandaleux ;
et contre lui chacun fut pour le page ;
jeunesse, et grace ont par tout l' avantage.
Le beau Monrose eut donc la liberté
de rester seul auprès de sa beauté.
Et son rival hardi dans sa détresse,
sans s' étonner alla chanter sa messe.
Agnès honteuse, Agnès au désespoir
qu' un sacristain à ce point l' eut polluë,
et plus encor qu' un beau page l' eut vûe
dans le combat indignement vaincûe,
versait des pleurs et n' osait plus le voir.
Elle eut voulu que la mort la plus prompte
fermât ses yeux et terminât sa honte.
Elle disait dans son grand désaroi
pour tout discours, ah monsieur tuez moi.
Qui, vous mourir, lui répondit Monrose,
je vous perdrais, ce traître en serait cause.
Ah croyez-moi, si vous aviez péché,
il faudrait vivre et prendre patience.
Est-ce à nous deux de faire pénitence ?
D' un vain remord vôtre coeur est touché.
Divine Agnès, quelle erreur est la vôtre
de vous punir pour le péché d' un autre ?
Si son discours n' était pas eloquent,
ses yeux l' étaient ; un feu tendre et touchant
insinuait à la belle attendrie,
quelque désir de conserver sa vie.
Falut diner ; car malgré nos chagrins
chetifs mortels (j' en ai l' expérience)
les malheureux ne font point abstinence.
En enrageant on fait encor bombance.
Voilà pourquoi tous ces auteurs divins,
ce bon Virgile, et ce bavard d' Homère
que tout savant même en vaillant révère,
ne manquent point au milieu des combats
l' occasion de parler d' un repas.
La belle Agnès dina donc tête à tête
près de son lit avec ce page honnête.
Tous deux d' abord également honteux
sur leur assiéte arrêtaient leurs beaux yeux ;
puis enhardis tous deux se regardèrent,
et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent.
Vous savez bien que dans la fleur des ans
quand la santé brille dans tous vos sens,
qu' un bon dîner fait couler dans vos veines
des passions les semences soudaines,
tout vôtre coeur cède au besoin d' aimer :
vous vous sentez doucement enflammer
d' une chaleur bénigne et pétillante :
la chair est faible et le diable vous tente.
Le beau Monrose en ces tems dangereux
ne pouvant plus commander à ses feux,
se jette aux pieds de la belle éplorée.
ô cher objet, ô maîtresse adorée !
C' est à moi seul désormais de mourir.
Ayez pitié d' un coeur soumis et tendre ;
quoi mon amour ne pouvait obtenir
ce qu' un barbare a bien osé vous prendre !
Ah si le crime a pû le rendre heureux
que devez-vous à l' amour vertueux !
C' est lui qui parle et vous devez l' entendre.
Cet argument paraissait assez bon.
Agnès sentit le poids de la raison.
Une heure encor elle osa se deffendre,
elle voulut reculer son bonheur
pour accorder le plaisir et l' honneur ;
sachant très bien qu' un peu de résistance
vaut cent fois mieux que trop de complaisance.
Monrose enfin Monrose fortuné
eut tous les droits d' un amant couronné :
du vrai bonheur il eut la jouïssance.
Du prince anglais la gloire et la puissance
ne s' étendait que sur des rois vaincus,
le fier Henri n' avait pris que la France,
le lot du page était bien audessus.
Mais que la joye est trompeuse et legére !
Que le bonheur est chose passagére !
Le charmant page à peine avait gouté
de ce torrent de pure volupté ;
que des anglais arrive une cohorte.
On monte, on entre, on enfonce la porte.
Couple enivré des caresses d' amour
c' est l' aumônier qui vous joua ce tour.
On prend Agnès, on prend son ami tendre.
De vers Chandos on s' en va les mener.
Certes au diable il faudrait me donner
pour vous décrire et pour vous bien aprendre,
l' effroi le trouble et la confusion
le désespoir, la désolation,
l' amas d' horreurs l' état épouvantable
qui le beau page et son Agnès accable.
Ils rougissaient de s' être fait heureux.
à Jean Chandos que diront-ils tous deux ?
Dans le chemin advint que de fortune
ce corps anglais rencontra sur la brune
vingt chevaliers qui pour Charle tenaient
et qui de nuit en ces quartiers rodaient
pour découvrir si l' on avait nouvelle
touchant Agnès et touchant la pucelle.
Quand deux mâtins, deux coqs et deux amants
nez contre nez se rencontrent aux champs ;
lorsqu' un supôt de la grace efficace
trouve un col tors de l' école d' Ignace ;
quand un enfant de Luther ou Calvin
voit par hazard un prêtre ultramontain ;
sans perdre tems un grand combat commence,
à coups de gueule ou de plume ou de lance.
Semblablement les gendarmes de France,
tout de plus loin qu' ils virent les bretons,
fondent dessus légers comme faucons.
Les gens anglais sont gens qui se deffendent.
Mille beaux coups se donnent et se rendent.
Le fier coursier qui nôtre Agnès portait
était actif, jeune, fringuant comme elle.
Il se cabrait, il ruait, il tournait :
Agnès allait sautillant sur la selle.
Bientôt au bruit des cruels combattans
il s' effarouche ; il prend le mords aux dents.
Agnès en vain veut d' une main timide
le gouverner dans sa course rapide,
elle est trop faible : il lui falut enfin,
à son cheval remettre son destin.
Le beau Monrose au ort de la mêlée
ne peut savoir où sa nimphe est allée.
Le coursier vole aussi promt que le vent,
et sans relache ayant couru six mille,
il s' arrêta dans un valon tranquille,
tout vis-à-vis la porte d' un couvent.
Un bois était près de ce monastère,
auprès du bois une onde vive et claire
fuït et revient ; et par de longs détours
parmi des fleurs elle poursuit son cours.
Plus loin s' éléve une coline verte
à chaque automne enrichie et couverte,
des doux présents dont Noë nous dota,
lors qu' à la fin son grand cofre il quitta
pour réparer du genre humain la perte,
et que lassé du spectacle de l' eau
il fit du vin par un art tout nouveau.
Flore et Pomone, et la féconde haleine
des doux zéphirs parfument ces beaux champs.
Sans se lasser, l' oeuil charmé s' y promêne.
Le paradis de nos premiers parens
n' avait point eû de vallons plus riants,
plus fortunés, et jamais la nature
ne fut plus belle et plus riche et plus pure.
L' air qu' on respire en ces lieux écartés,
porte la paix dans les coeurs agités,
et des chagrins calmant l' inquiétude,
fait aux mondains aimer la solitude.
Au bord de l' onde Agnès se reposa,
sur le couvent ses beaux yeux arrêta :
et de ses sens le trouble se calma.
C' était lecteur un couvent de nonettes.
Ah, dit Agnès, adorables retraites !
Lieux où le ciel a versé ses bienfaits,
séjour heureux d' innocence et de paix,
hélas du ciel la faveur infinie
peut-être ici me conduit tout exprès
pour y pleurer les erreurs de ma vie.
De chastes soeurs épouses de leur Dieu
de leurs vertus embeaument ce beau lieu,
et moi fameuse entre les pécheresses,
j' ai consumé mes jours dans les faiblesses.
Agnès ici parlant à haute voix,
sur le portail aperçut une croix :
elle adora d' humilité profonde
ce signe heureux du salut de ce monde.
Et se sentant quelque componction
elle comptait s' en aller à confesse ;
car de l' amour à la dévotion
il n' est qu' un pas. L' une et l' autre est tendresse.
Or du moutier la vénérable abesse
depuis deux jours était allée à Blois,
pour du couvent y soutenir les droits.
Ma soeur besogne avait en son absence
du saint troupeau la bénigne intendance.
Elle accourut au plus vite au parloir,
puis fit ouvrir pour Agnès recevoir.
Entrez, dit-elle, aimable voyageuse,
quel bon patron, quelle fête joyeuse
peut amener au pied de nos autels
cette beauté dangereuse aux mortels ?
Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte
qui des hauts cieux abandonne l' enceinte
pour ici bas nous faire la faveur
de consoler les filles du seigneur ?
Agnès répond c' est pour moi trop d' honneur,
je suis ma soeur une pauvre mondaine.
De grands péchez mes beaux jours sont ourdis ;
et si jamais je vais en paradis
je n' y serai qu' auprès de Magdelaine.
De mon destin le caprice fatal
Dieu, mon bon ange et surtout mon cheval,
ne sait comment en ces lieux m' ont portée ;
de grands remords mon ame est agitée ;
mon coeur n' est point dans le crime endurci.
J' aime le bien, j' en ai perdu la trace,
je le retrouve et je sens que la grace
pour mon salut veut que je couche ici.
Ma soeur besogne avec douceur prudente
encouragea la belle pénitente
et de la grace exaltant les attraits
dans sa cellule elle conduit Agnès.
Cellule propre et bien illuminée,
pleine de fleurs et galament ornée,
lit ample et doux : on dirait que l' amour
a de ses mains arangé ce séjour.
Agnès tout bas louant la providence
vit qu' il est doux de faire pénitence.
Après soupé (car je n' omettrai point
dans mes recits ce noble et digne point ; )
Besogne dit à la belle étrangére
il est nuit close, et vous savez ma chére,
que c' est le tems où les esprits malins
rodent par tout et vont tenter les saints :
il nous faut faire une oeuvre profitable.
Couchons ensemble, afin que si le diable
veut contre nous faire ici quelque effort,
nous trouvant deux, le diable en soit moins fort.
La dame errante accepta la partie
elle se couche, et croit faire oeuvre pie,
croit qu' elle est sainte, et que le ciel l' absout ;
mais son destin la poursuivait partout.
Puis-je au lecteur raconter sans vergogne,
ce que c' était que cette soeur Besogne ?
Il faut le dire, il faut tout publier.
Ma soeur Besogne était un bachelier,
qui d' un Hercule eut la force en partage
et d' Adonis le gracieux visage,
n' ayant encor que vingt ans et demi,
blanc comme lait, et frais comme rosée,
la dame abesse en personne avisée
en avait fait depuis peu son ami.
Soeur bachelier vivait dans l' abaïe
en cultivant son ouaille jolie.
Ainsi qu' Achille en fille déguisé
chez Licoméde était favorisé
des doux baisers de sa Déidamie.
La pénitente était à peine au lit
avec sa soeur, soudain elle sentit
dans la nonnain métamorphose étrange.
Assurément elle gagnait au change.
Crier, se plaindre, éveiller le couvent,
n' aurait été qu' un scandale imprudent.
Souffrir en paix, soupirer et se taire,
se résigner est tout ce qu' on peut faire.
Puis rarement en telle occasion
on a le tems de la réfléxion.
Quand soeur Besogne à sa fureur claustrale,
(car on se lasse) eut mis quelque intervale,
la belle Agnès, non sans contrition,
fit en secret cette réfléxion :
c' est donc en vain que j' eus toûjours en tête
le beau projet d' être une femme honnête,
c' est donc en vain que l' on fait ce qu' on peut.
N' est pas toûjours femme de bien qui veut.