La pucelle d'Orléans - LIVRE 9
les anglais violent le couvent : combat
de saint George patron d' Angleterre
contre saint Denis patron de la France.
je vous dirai sans harangue inutile,
que le matin nos deux charmants reclus
lassés tous deux de plaisirs deffendus,
s' abandonnaient l' un vers l' autre étendus
aux doux repos d' une ivresse tranquile.
Un bruit affreux dérangea leur sommeil.
De tous côtés le flambeau de la guerre,
l' horrible mort éclaire leur réveil.
Prés du couvent le sang couvrait la terre.
Cet escadron de malandrins anglais
avait battu cet escadron français.
Ceux-ci s' en vont à travers de la plaine
le fer en main, ceux-là volent après ;
frapant, tuant, criant tous hors d' haleine,
mourez sur l' heure, ou rendez-nous Agnès.
Mais aucun d' eux n' en savait des nouvelles.
Le vieux Colin pasteur de ces cantons,
leur dit, messieurs, en gardant mes moutons
je vis hier le miracle des belles,
qui vers le soir entrait en ce moutier ;
lors les anglais se mirent à crier ;
ah c' est Agnès, n' en doutons point, c' est elle ;
entrons amis ; la cohorte cruelle
saute à l' instant dessus ces murs bénis.
Voilà les loups au milieu des brebis.
Dans le dortoir de cellule en cellule,
à la chapelle, à la cave, en tout lieu.
Ces ennemis des servantes de Dieu,
attaquent tout sans honte et sans scrupule,
ah soeur Agnès, soeur Maton, soeur Ursule
où courez-vous, levant les mains aux cieux,
le trouble au sein, la mort dans vos beaux yeux !
Où fuyez-vous colombes gemissantes ?
Vous embrassez interdites tremblantes,
ce saint autel asile redouté
sacré garant de vôtre chasteté.
C' est vainement dans ce péril funeste
que vous criez à vôtre époux céleste.
à ses yeux même, à ces mêmes autels
tendres troupeaux, vos ravisseurs cruels
vont profaner la foi pure et sacrée
qu' innocemment vôtre bouche a jurée.
Je sçai qu' il est des lecteurs bien mondains,
gens sans pudeur, ennemis des nonnains,
mauvais plaisants, de qui l' esprit frivole
ose insulter aux filles qu' on viole ;
laissons-les dire ; hélas, mes chéres soeurs,
qu' il est affreux pour de si jeunes coeurs,
pour des beautez si simples, si timides,
de se débattre en des bras homicides,
de recevoir les baisers dégoutans,
de ces félons de carnage fumants
qui d' un effort détestable et farouche
les yeux en feu, le blasphême à la bouche
mêlent l' horreur avec la volupté
et font amour avec férocité,
de qui l' haleine horrible, empoisonnée,
la barbe dure et la main forcenée,
le corps hideux, le bras noir et sanglant
semblent donner la mort en caressant,
et qu' on prendrait dans leurs fureurs étranges
pour des démons qui violent des anges !
Déja le crime aux regards effrontés
a fait rougir ces dévotes beautés.
Soeur Rebondi si dévote et si sage
au fier Shipunk est tombée en partage.
Le dur Barclay, l' incrédule Warton
sont tous les deux après soeur Amidon.
On pleure, on prie, on jure, on presse, on cogne.
Dans le tumulte on voyait soeur Besogne
se débatant contre Bard et Cuton,
qui la pressaient sans entendre raison.
Aimable Agnès dans la troupe affligée
vous n' étiez pas pour être négligée :
et vôtre sort objet charmant et doux,
est à jamais de pécher malgré vous.
Le chef sanglant de la gent sacrilége
hardi vainqueur vous presse, et vous assiége,
et les soldats soumis dans leur fureur
avec respect lui cédaient cet honneur.
Le juste ciel en ses décrets sévéres
met quelquefois un terme à nos miséres.
Car dans le tems que messieurs d' Albion
avaient placé l' abomination
toute au milieu de la sainte Sion ;
du haut des cieux le patron de la France
le bon Denis propice à l' innocence,
crut échaper aux soupçons inquiets
du fier saint George ennemi des français.
Du paradis il vint en diligence.
Mais pour descendre au terrestre séjour
plus ne monta sur un rayon du jour ;
sa marche alors aurait paru trop claire.
Il s' en alla vers le dieu du mistère,
Dieu sage et fin, grand ennemi du bruit,
qui partout vôle et ne va que de nuit.
Il favorise (et certes c' est dommage)
force fripons ; mais il conduit le sage ;
il est sans cesse à l' église, à la cour ;
au tems jadis il a guidé l' amour.
Il mit d' abord au milieu d' un nuage
le bon Denis ; puis il fit le voyage
par un chemin solitaire, écarté,
parlant tout bas, et marchant de côté.
Des bons français le protecteur fidèle
non loin de Blois rencontra la pucelle,
qui sur le dos de son gros muletier
gagnait pays par un petit sentier,
en priant Dieu qu' une heureuse avanture
lui fit enfin retrouver son armure.
Tout du plus loin que saint Denis la vit,
d' un ton bénin le bon patron lui dit :
ô ma pucelle, ô vierge destinée
à protéger les filles et les rois,
viens secourir la pudeur aux abois ;
viens reprimer la rage forcenée ;
viens, que ce bras vangeur des fleurs de lys
soit le sauveur de mes tendrons bénis :
voi ce couvent ; le tems presse, on viole :
viens ma pucelle ; il dit et Jeanne y vole.
Le cher patron lui servant d' écuier,
à coup de fouet hâtait le muletier.
Vous voici Jeanne au milieu des infames
qui tourmentaient ces vénérables dames.
Jeanne était nuë ; un anglais impudent
vers cet objet tourne soudain la tête.
Il la convoite : il pense fermement
qu' elle venait pour être de la fête.
Vers elle il court, et sur sa nudité
il va cherchant la sale volupté.
On lui répond d' un coup de cimeterre
droit sur le nez. L' infame roule à terre,
jurant ce mot des français révéré,
mot énergique, au plaisir consacré,
mot que souvent le profane vulgaire
indignement prononce en sa colère.
Jeanne à ses pieds foulant son corps sanglant,
criait tout haut à ce peuple méchant :
cessez cruels, cessez troupe profane,
ô violeurs, craignez Dieu ; craignez Jeanne.
Ces mécréans au grand oeuvre attachés
n' écoutaient rien, sur leurs nonains juchés ;
tels des ânons broutent des fleurs naissantes
malgré les cris du maître et des servantes.
Jeanne qui voit leurs impudents travaux,
de grande horreur saintement transportée,
invoquant Dieu, de Denis assistée
le fer en main vole de dos en dos
de nuque en nuque, et d' échine en échine
frapant, perçant de sa lance divine ;
pourfendant l' un alors qu' il commençait,
dépêchant l' autre alors qu' il finissait :
et moissonnant la cohorte félonne,
si que chacun fut percé sur sa nonne,
et perdant l' ame au fort de son désir
allait au diable en mourant de plaisir.
Le fier Warton dont la lubrique rage
avait pressé son détestable ouvrage,
le fier Warton fut le seul écuier,
qui de sa nonne ôsa se délier,
et droit en pied reprenant son armure,
attendit Jeanne et changea de posture.
à vous grand saint protecteur de l' état
bon saint Denis témoin de ce combat
daignez redire à ma muse fidèle
ce qu' à vos yeux fit alors ma pucelle :
Jeanne d' abord frémit, s' émerveilla ;
mon cher Denis ? Mon saint que vois-je là ?
Mon corselet mon armure céleste
ce beau présent que tu m' avais donné
brille à mes yeux au dos de ce damné ?
Il a mon casque, il a ma soubreveste.
Il était vrai, la Jeanne avait raison.
La belle Agnès en troquant de jupon
de cette armure en secret habillée
par Jean Chandos fut bientôt dépouillée.
Isaac Warton écuier de Chandos,
prit cet armure et s' en couvrit le dos ;
et Dieu permit qu' en ce jour la pucelle
contre Warton combattit pour icelle.
Le bras tendu, le corps en son profil,
la tête haute, et le fer de droit fil,
Jeanne d' abord combat avec mesure,
car son épée était sa seule armure.
L' anglais recule, et la belle en courroux
le poursuivant sans régle et sans mesure,
du fer tranchant lui porte de grands coups,
au mont Etna dans leur forge brulante
du noir Vulcain les borgnes compagnons
font retentir l' enclume étincelante
sous des martaux moins redoublés, moins promps ;
en préparant au maître du tonnerre
son gros canon trop bravé sur la terre.
Le fier anglais de fer enharnaché
recule encor ; son ame est stupefaite
quand il se voit si rudement touché
par une jeune et fringante brunette.
La voyant nuë il avoit des remords :
sa main tremblant de blesser ce beau corps.
Il se défend et combat en arrière,
de l' ennemie admirant les trésors,
et se moquant de sa vertu guerrière.
Saint George alors au sein du paradis
ne voyant plus son confrère Denis,
se douta bien que le saint de la France
portait aux siens sa divine assistance.
Il promenait ses regards inquiets
dans les recoins du céleste palais.
Sans balancer aussitôt il demande
son beau cheval connu dans la légende.
Le cheval vint ; George le bien monté,
la lance au poing et le sabre au côté,
va parcourant cet effroyable espace,
que des humains veut mesurer l' audace,
ces cieux divers, ces globes lumineux
que fait tourner René le songe-creux,
dans un amas de subtile poussiére,
beaux tourbillons que l' on ne prouve guère,
et que Newton réveur bien plus fameux
fait tournoyer sans boussole et sans guide
autour du rien, tout au milieu du vuide.
George enflammé de dépit et d' orgueil
franchit ce vuide, arrive en un clein d' oeil
devers les lieux arrosés par la Loire,
où saint Denis croyait chanter victoire.
Ainsi l' on voit dans la profonde nuit
une cométe en sa longue carrière
étinceller d' une horrible lumière.
On voit sa queuë, et le peuple frémit ;
le pape en tremble, et la terre étonnée
croit que les vins vont manquer cette année.
Tout du plus loin que saint George aperçut
Monsieur Denis, de colère il s' émut ;
et brandissant sa lance meurtrière,
il dit ces mots dans le vrai goût d' Homère.
Denis, Denis ! Rival faible et hargneux,
timide apui d' un parti malheureux,
tu descends donc en secret sur la terre
pour égorger mes héros d' Angleterre !
Crois-tu changer les ordres du destin
avec ton âne et ton bras féminin !
Ne crains-tu pas que ma juste vengeance
punisse enfin toi, ta fille et la France ?
Ton triste chef branlant sur ton col tors
s' est déja vû séparé de ton corps.
Je veux t' ôter aux yeux de ton église,
ta tête chauve en son lieu mal remise,
et t' envoyer vers les murs de Paris ;
digne patron des badauts attendris,
dans ton fauxbourg, où l' on chomme ta fête,
tenir encor et rebaiser ta tête.
Le bon Denis levant les mains aux cieux,
lui répondit d' un ton noble et pieux :
ô grand saint George, ô mon puissant confrère,
veut-on toûjours écouter ta colère ?
Depuis le tems que nous sommes au ciel
ton coeur dévot est tout pétri de fiel.
Nous faudra-t-il bien heureux que nous sommes
saints enchâssés, tant fêtés chez les hommes,
nous qui devons l' exemple aux nations
nous décrier par nos divisions ?
Veux-tu porter une guerre cruelle
dans le séjour de la paix éternelle ?
Jusques à quand les saints de ton pays
mettront-ils donc le trouble en paradis ?
ô fiers anglais, gens toûjours trop hardis,
le ciel un jour à son tour en colère
se lassera de vos façons de faire.
Ce ciel n' aura, grace à vos soins jaloux
plus de dévots qui viennent de chez vous.
Malheureux saint, pieux atrabilaire,
patron maudit d' un peuple sanguinaire,
sois plus traitable, et pour Dieu laisse moi
sauver la France, et sécourir mon roi.
à ce discours George bouillant de rage
sentit monter le rouge à son visage :
et des badauts contemplant le patron
il redoubla de force et de courage ;
car il prenait Denis pour un poltron.
Il fond sur lui tel qu' un puissant faucon
vole de loin sur un tendre pigeon.
Denis recule et prudent il appelle
à haute voix son âne si fidèle,
son âne ailé sa joye et son secours.
Viens, criait-il, viens deffendre ma vie.
Le beau grison revenait d' Italie
en ce moment ; et moi conteur succint
dirai bientôt ce qui fit qu' il revint.
à son Denis dos et selle il présente.
Nôtre patron sur son âne élancé,
sentit soudain sa valeur renaissante.
Subtilement il avait ramassé
le fer tranchant d' un anglais trépassé.
Lors brandissant le fatal cimeterre
il pousse à George, il le presse, il le serre.
George indigné lui fait tomber en bref
trois horions sur son malheureux chef :
tous sont parés : Denis garde sa tête :
et de ses coups fait tomber la tempête
sur le cheval et sur le cavalier.
Le feu jaillit sur l' élastique acier.
Les fers croisés et de taille et de pointe
à tout moment vont au fort du combat
chercher le cou, le casque, le rabat
et l' auréole, et l' endroit délicat
où la cuirasse à l' éguillette est jointe.
Tous deux tenaient la victoire en suspens
quand de sa voix terrible et discordante
l' âne entonna sa musique écorchante.
Le ciel en tremble ; écho du fond des bois
en frémissant répéte cette voix.
George pâlit : Denis d' une main leste
fait une feinte, et d' un revers céleste
tranche le nez du grand saint d' Albion.
Le bout sanglant roule sur son arçon.
George sans nez, mais non pas sans courage,
vange à l' instant l' honneur de son visage,
et jurant Dieu selon les nobles us
de ses anglais, d' un coup de cimeterre
coupe à Denis ce que jadis saint Pierre
certain jeudi fit tomber à Malcus.
à ce spectacle, à la voix empoulée
de l' âne saint, à ses terribles cris
tout fut ému dans les divins lambris.
Le beau portail de la voute étoilée
s' ouvrit alors, et des arches du ciel
on vit sortir l' arcange Gabriel,
qui soutenu sur ses brillantes ailes,
fend doucement les plaines éternelles,
portant en main la verge qu' autrefois
de vers le Nil eut le divin Moïse,
quand dans la mer suspendue et soumise
il engloutit les peuples et les rois.
Que vois-je ici, cria-t' il en colère,
deux saints patrons, deux enfans de lumière
du Dieu de paix confidens éternels
vont s' échigner comme de vils mortels !
Laissez, laissez aux sots enfans des femmes
les passions et le fer et les flammes.
Abandonnez à leur profane sort
les corps chétifs de ces grossières ames,
nés dans la fange et formés pour la mort ;
mais vous, enfans qu' au séjour de la vie
le ciel nourit de sa pure ambrosie,
êtes-vous las d' être trop fortunés ?
êtes-vous fous ? Ciel ! Une oreille ; un nez !
Vous que la grace et la miséricorde
avaient formés pour prêcher la concorde !
Pouvez-vous bien de je ne sçai quels rois
en étourdis embrasser la querelle ?
Ou renoncez à la voute éternelle,
ou dans l' instant qu' on se rende à mes loix.
Que dans vos coeurs la charité s' éveille.
George insolent ramassez cette oreille,
ramassez dis-je, et vous Monsieur Denis
prenez ce nez avec vos doigts bénis ;
que chaque chose en son lieu soit remise.
Denis soudain va d' une main soumise
rendre le bout au nez qu' il fit camus.
George à Denis rend l' oreille dévotte
qu' il lui coupa. Chacun des deux marmotte
à Gabriel un gentil orémus.
Tout se rajuste ; et chaque cartilage
va se placer à l' air de son visage.
Sang, fibres, chair, tout se consolida,
et nul vestige aux deux saints ne resta
de nez coupé, ni d' oreille abattuë ;
tant les saints ont la chair ferme et doduë.
Puis Gabriel d' un ton de président
çà qu' on embrasse ; il dit, et dans l' instant
le doux Denis sans fiel et sans colère
de bonne foi baisa son adversaire.
Mais le fier George en l' embrassant jurait,
et promettait que Denis le payerait.
Le bel arcange après cette ambrassade
prend mes deux saints ; et d' un air gracieux,
à ses côtés les fait voguer aux cieux,
où de nectar on leur verse razade.
Peu de lecteurs croiront ce grand combat ;
mais sous les murs qu' arrosait le Scamandre
n' a-t-on pas vu jadis avec éclat
les dieux armés, de l' Olimpe descendre ?
N' a-t-on pas vu chez le sage Milton
d' anges aîlés toute une légion
rougir de sang les célestes campagnes,
jetter au nez quatre ou cinq cent montagnes,
et qui pis est avoir du gros canon ?
Pardonnez-moi le peu de fiction
qui sous les noms de Denis et de George
vous a dépeint les peuples d' Albion,
et les français qui se coupaient la gorge.
Mais dans le ciel si la paix revenait,
il en était autrement sur la terre,
séjour maudit de discorde et de guerre.
Le bon roi Charle en cent endroits courait,
nommait Agnès, la cherchait, et pleurait.
Et cependant Jeanne la foudroyante
de son épée invincible et sanglante
au fier Warton le trépas préparait ;
elle l' atteint vers l' énorme partie
dont cet anglais profana le couvent.
Warton chancéle, et son glaive tranchant
quitte sa main par la mort engourdie.
Il tombe, et meurt en reniant les saints.
Le vieux troupeau des antiques nonains
voyant aux pieds de l' amazone auguste
le chevalier sanglant et trébuché,
disant ave , s' écriait il est juste
qu' on soit puni par où l' on a péché.
Soeur Rebondi qui dans la sacristie
a succombé sous le vainqueur impie,
pleurait le traitre en rendant grace au ciel ;
et mesurant des yeux le criminel,
elle disait d' une voix charitable ;
hélas, hélas, nul ne fut plus coupable.